America

GeronimoLes deux petits yeux noirs, flanqués au beau milieu d’un visage ocre, taillé à la hache, ne savaient pas vraiment ce qu’ils étaient venus foutre dans le coin. A sa droite, le traducteur faisait son job. Ses traits fins, ses cheveux blonds et son air distingué, savamment négligé, lui auraient sans doute assuré une carrière médiocre à la télévision, mais visiblement il préférait traduire les propos tenus par le conférencier à un vieux native confortablement installé sur le devant de la scène et qui attendait patiemment son tour. De l’autre côté de l’indien, une petite française qui semblait jeune –mais cette impression s’évanouissait quand on s’approchait d’elle – expliquait comment, lors d’une transe en Mongolie, elle avait rencontré l’ancêtre du prestigieux invité, un Apache catholique à tendances alcooliques.

On fixait tous le vieux, dont le visage, partiellement masqué par l’ombre de sa casquette, ne laissait apparaitre qu’une bouche sans lèvres et des marques profondes. Un animal exposé au public. En le fixant droit dans les yeux, on espérait comprendre, avoir une révélation. Et puis quoi ? Se foutre des perles dans les cheveux ? Acheter une veste à franges ? A ce moment là, la salle entière soutenait la cause Apache avec plus de ferveur qu’elle n’avait lutté pour sa retraite quelques jours plus tôt. Petit, je matais les yeux des loups du zoo avec le même désir, pour retrouver dans leur regard quelque chose de leur vie sauvage. Des forêts, de la chair, l’odeur du sang et des nuits sous la neige mais chaque fois se reflétait la même image : celle d’un gosse triste, une glace lui fondant sur la main.

Au dernier rang, une femme énorme, la peau burinée par le soleil et les dents ravagées par le manque d’hygiène bucco-dentaire, prenait des notes. Elle buvait les paroles d’Harlyn Geronimo et de Keren, sa femme, bien qu’elle ne comprît pas un mot d’anglais. Le couple, à tour de rôle, s’expliquait sur ses croyances, son entrée en activisme et sa visite de la France – le mont St Michel et les plages de Normandie, où le père d’Harlyn avait perdu la vie, en 1944. Keren, encouragée par l’organisateur, commença à détailler sa rencontre, sa relation avec Harlyn, les mises en garde de sa grand-mère et les réussites de ses enfants et petits-enfants. La foule n’en avait strictement rien à foutre, mais rit quand c’était de circonstance, sans doute par respect pour « ce peuple millénaire aux traditions si pures », et pour exprimer son soutien à la vieille dame qui, bien que d’origine Apache, s’exprimait dans un anglais délicieux. On ne faisait plus vraiment attention aux paroles, à présent : tout le monde pensait déjà au repas du samedi soir, chez les amis : « Et vous avez fait quoi aujourd’hui ?  – Oh, on a rencontré le descendant de Geronimo, un gars en or. Tu sais qu’il lutte depuis des années pour les droits des Apaches ». Invité : 1 – Hôte : 0.

Plusieurs mains se levèrent dès que le conférencier annonça qu’il était temps de poser des questions aux invités. Le plus rapide, la cinquantaine, un costume mal taillé et des restes de cheveux blancs sur le sommet du crâne commença : « Oui…je suis très ému de vous rencontrer, je suis… très heureux… donc, je voulais savoir, quelles sont les revendications u peuple Apache ? »

Le Shaman se leva, pris le microphone sans fil… « Tout d’abord, merci monsieur –et son regard, perceptible pour la première fois depuis le début de la « rencontre », disait MAIS QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE QUESTION DE MERDE ? ». Je n’accordais pas d’attention au discours qui suivit sur la persistance des traditions et des héritages et leur cohabitation avec la culture moderne. Je retournai voir Dan, lui poser des questions sur sa mère, et lui demander s’il se considérait déjà comme un écrivain quand il était encore complètement à la ramasse. Il me répondit, sourire aux lèvres et me salua chaleureusement quand je le quittai. Bordel, il n’avait pas une goutte de sang Apache dans les veines, et pourtant, le même regard : « MAIS QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE QUESTION DE MERDE ? ».

L.B.

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