Les cailloux du Petit Poucet


Il est 23H44. Il me reste approximativement 16 minutes pour dire qu’aujourd’hui j’ai eu 28 ans. 28 putains d’années. Mais qu’ai-je donc foutu tout ce temps ?! Pas grand chose, j’en ai peur, si l’on était tenté de faire la somme quantitative de mes réalisations. Une sorte de bilan objectif de cette tranche de vie accomplie, passée, terminée, et à mes yeux vides. Dans les grandes lignes (très confortables, car elles ne signifient rien et pourtant parlent à tous), j’ai rencontré pas mal de personnes d’horizons divers. J’ai appris des trucs. J’en ai oublié d’autres. J’ai vécu des expériences qui m’ont fait avancer, même si je m’en serais parfois passé, essayé de marquer mon passage de photos, de traits. J’ai aimé, détesté, apprécié, mesuré, admis, menti, reconnu, ignoré, reçu, donné, trahi, molesté, regretté. Je me suis senti nul, hyper nul, confiant, intimidé, audacieux, prétentieux, suffisant, égoïste, immature, tatillon, insupportable, arrangeant, dérangeant, petit, impuissant, ingrat. Bla bla bla.

Ce soir, on a organisé à mon attention un petit repas d’anniversaire surprise, en famille — entendu parents, sœur et « compagnons ». Une initiative de ma mère. Elle a donné de sa personne pour transformer cet instant en moment agréable. Marquer le coup. Et j’aurais trouvé ça encore plus sympa s’il y avait eu un peu moins de bons sentiments superflus, plus de vérité. Du genre, « le Gewurztraminer, c’était une bonne idée d’apéritif, mais j’aurais préféré un Johnnie Walker sur glace comme celui qui siège sur l’étagère du bar. Tu as ouvert une bouteille, et tu ne voulais pas la gaspiller. Je comprends, papa. Mais peut-être que les convives auraient opté pour un autre choix s’il y avait eu proposition démocratique. »

À partir d’un âge que je situerais aux alentours de 25 ans — mais cela varie, en fonction de la précocité de l’individu, de son goût pour la vie, de sa foi en l’avenir comme enrichissement, et peut-être même de son sexe — cet événement vire pour la majorité du côté de la célébration morbide du temps qui passe et qu’il reste avant d’y passer, ponctué d’une constatation immanquable de son passage sur ce que nous sommes et ce qui nous entoure (proches, animaux de compagnie la perte d’un chat est terrible, maison, tapisseries, etc.). On s’offre des cadeaux pour aider à faire passer la pilule, détourner l’attention du sujet réel. Les gens ne sont pas dupes. Merde ! Arrêtons les frais ! Pourquoi ? Pourquoi ne pas attendre les yeux bandés qu’une faux finisse par nous trancher la tête, bondir dans l’auto colorée en marche, sans regarder la grisaille derrière soi ? Simplement parce qu’on a besoin de ce maudit compte à rebours, pour savoir où on en est à chaque unité de temps de notre existence, garder un semblant de contrôle sur ce qui ne peut être contrôlé, pondéré, inversé, se rassurer en se répétant angoissé que l’on a finalement que X années, que l’on peut imaginer en vivre Y autres, toutes aussi remplies d’évènements merveilleux. Non mais que dirait ma grand-mère assise sur ces quatre-vingt balais ? Foutaises ! Enfant, on rêve de grandir, accélérer le temps, quitter le sein pour dessiner en maternelle, entrer en primaire, que Noël succède à la rentrée, les vacances à la montagne. Adolescent, on ne supporte plus les injustices du collège, le flottement du lycée. On jure par le permis, l’indépendance, le sésame véritable. Vite vite, l’année du bac. Vers autre chose, une nouvelle aventure excitante. Les études supérieures. Etudiant, on prend son temps. Majorité. Soirées. Alcool. Drogues. Gang Bang. La meilleure étape d’une vie ? Et puis, ça suffit. Vivement que ça finisse. Les exams et tout. Trouver un travail. Pouvoir se vider complètement la tête en rentrant le soir. Profiter enfin de vrais week-ends, sans révisions. Avoir un salaire. Jeune actif, on commence à déchanter. Les factures à payer, un rythme contraignant qui laisse moins de temps libre. Des week-ends de récup’ parce qu’on est crevé de sa semaine. Et puis le groupe de potes s’éparpille aux grés dess opportunités. La trentaine, la carrière est engagée. Finis les flirts. On rencontre le bon partenaire. Enfin, on parvient à accepter ses défauts et s’imaginer vivre le plus longtemps possible à ses côtés, fonder avec lui une famille, contracter un ou plusieurs crédits, acheter un bien immobilier, bref passer à la vitesse supérieure de l’engagement. Une longue période commence alors, plus ou moins dans cet ordre, mais là ça s’accélère sévère. Aveuglé, on ne fait plus attention. Il arrive que la célébration de la vieillesse soit omise, voire oubliée. La quarantaine, on ne demande qu’à lever le pied. Quelques occasions permettent de gindre entre congénères, superficielles, sans réelle réflexion de fond. On passe. Les enfants quittent la maison. La cinquantaine, on se retrouve comme deux vieux cons à terminer sa carrière avec un enthousiasme en chute libre, si l’on n’a pas été mis sur le banc de touche. La soixantaine (rappelez-moi de changer ce passage à la prochaine réforme) ont se retire de la vie active, pour se consacrer intégralement au Graal désiré avidement durant cette fin de course. Déjà, on sent que la course se termine. L’avenir s’assombrit, surtout pour les non-croyants (les croyants n’ont pas d’excuses, surtout s’ils ont péché). On se retourne sur son passé. Ce chemin vague et biscornu dont je doute que l’on soit si fier. Regrettant les ratés, mêmes les plus maigres, louant les succès, rares ou nombreux. Souvent seul. On ramasse les cailloux. On les compte méticuleusement, en espérant n’en oublier aucun. Et on les serre très fort. Car c’est tout ce qui nous reste, nous, petits poucets rabougris et miros.

Je raccompagne le dernier invité. Je le remercie en l’embrassant longuement. Les yeux rougis qu’il ne remarque pas dans l’obscurité de l’entrée traduisent un état qui m’échappe encore. Est-ce l’émotion suscitée par cette soirée que j’ai premièrement acceptée pour le plaisir des autres, qui trouble ma vue ? Ou cette porte que je referme, comme toute autre chose à venir ?

T.G.

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